C.D.D.
présentation par François Piron
Lundi est un projet de Claude Closky pour la commande publique artistique du lycée de Neuville-sur-Saône.
Il consiste en une édition de 52 différentes affiches, correspondant aux 52 semaines d’une année, destinées à être placardées dans différents espaces communs du lycée (cantine, centre de documentation…), chaque lundi, à raison d’une affiche par semaine.
Cette œuvre de Claude Closky émane de la prise en compte des cadres dans lesquels elle s’inscrit : un lycée et une commande publique.
Le lycée, et plus largement l’école, est une structure où coexistent et se confrontent un cadre et une perception du temps : ces mesures du temps sont prépondérantes et rythment la vie commune des usagers de ce lieu. L’école établit un ordonnancement régulier et spécifique du temps (l’heure de cours, la semaine de classe, le trimestre, l’année scolaire), et génère une cadence, assimilée et transformée par la perception qu’en ont les lycéens : appréhension des examens, échéance des bulletins trimestriels, compte à rebours du baccalauréat, attente des vacances, etc.
Le lycée est donc une organisation temporelle complexe, tout autant, voire même davantage, que son organisation spatiale, avec son renouvellement annuel d’étudiants, qui sont autant de regards toujours neufs sur le même bâtiment.
De cette observation des mesures du temps du lycée, Claude Closky développe une interprétation de la commande publique, et de son paramètre intrinsèque de pérennité, en proposant une œuvre, fixe quant à son format et son emplacement physique, mais en renouvellement permanent quant à son motif : une « commande à durée déterminée », qui chaque semaine modifie son aspect et devient elle-même une mesure du temps, un élément de séquençage temporel.
Le contenu des affiches consiste en un élément singulier répété, dont l’origine entretient avec l’enseignement scolaire et les dispositifs éducatifs un lien indiciel : signes typographiques ou mathématiques, symboles monétaires, cases cochées, curseurs… y sont répétés de manière à composer un motif ornemental, décoratif, comme en réponse ironique à cette définition du décret de 2005 relatif à la commande publique : « De l'obligation de décoration des constructions publiques. »
Ce n’est pas la première fois que Closky « fait tapisserie » :
Lundi fait partie de ses œuvres où des signifiants reconnaissables, mais vidés de leur fonction et de toute velléité d’information, se diluent, et ici littéralement se dissolvent dans une image. Ailleurs, avec des signes issus du champ publicitaire, statistique ou informatif, Closky a réalisé des papiers peints où ce qui est supposé être à lire, à distinguer, à différencier, devient un motif à voir, où le sens devient paradoxalement indistinct et indifférent, et où le regard se perd parmi les formes aléatoires créées par l’agencement des signes illisibles, devenus simples images.
Ici, le motif évoque les grilles et les répétitions d’une pure abstraction géométrique, dont la modestie des moyens et la simplicité informatisée de l’exécution évoque l’esprit des systèmes propres à l’élaboration des œuvres d’un François Morellet, dédramatisateur en son temps d’une abstraction à vocation métaphysique, à travers l’instauration de règles de jeu triviales destinées à la composition de motifs constructifs.
La discrétion et l’attention au passage du temps, en termes de flux et d’impondérable plutôt que de permanence intangible, inscrivent également
Lundi dans la lignée des œuvres d’artistes tels Douglas Huebler, On Kawara ou Alighiero Boetti, à la poésie distanciée et humoristique. Ces artistes ont fait primer le temps sur l’espace, en proposant de s’intéresser, non plus à la seule visualité de l’art, à son appréhension dans l’espace, mais à la perception temporelle du spectateur, incluant projection, anticipation et mémoire.
Closky inscrit son œuvre dans cet héritage d’un art sans pathos, qui préfère à la subjectivité du geste l’évidence du système, et l’immédiateté d’une adresse envers son récepteur. Avec
Lundi , c’est dans ce jeu de projection et de mémoire qu’il met en place un dialogue qui sans cesse se renouvellera avec les usagers du lycée qui côtoieront quotidiennement son travail.
La distraction
Marie Muracciole
J’imagine cet œil comme un organe cherchant, et désirant simultanément, à connaître le bonheur et à savoir la vérité sur la société. Jeff Wall
(«Gestus», 1984, in Jeff Wall, Essais et entretiens, 1984-2001, ENSBA, 2001)
Elle est assise au dernier étage, dans une salle dont les fenêtres surplombent le mur qui sépare le bâtiment d’une forêt. À cinquante mètres en vis-à-vis, des arbres très hauts font une sorte de muraille découpée sur le ciel. Elle est au fond de la pièce, au dernier rang contre une fenêtre, et le spectacle de ces arbres occupe la moitié de son champ de vision. Le profil de leurs cimes forme un horizon à sa hauteur. Elle y pose souvent les yeux, et la trajectoire de cette ligne s’inscrit dans sa mémoire comme un texte. Au bout d’un moment, son observation s’étend à la plaque de verre de la fenêtre. Elle prend l’habitude de fixer un point sur cette vitre (une tache ou un défaut), et de s’en servir pour suivre le contour de quelque chose situé de l’autre côté. La vision bifocale gêne la superposition du point sur la vitre avec le paysage, donc elle recouvre son œil droit de la main. Au terme d’un petit entraînement, elle parvient à baisser entièrement sa paupière droite sans froncer le sourcil et à utiliser un seul œil. Une fois borgne, il lui suffit de se placer derrière la personne assise devant elle, et de se livrer discrètement à l’exercice sans que personne ne la remarque.
Elle rive son œil gauche au point sélectionné qu’elle aligne, en réglant la position de son corps, sur le profil du sommet des arbres. Puis, montant et descendant légèrement le buste, inclinant la tête, elle s’embarque sur cette ligne aussi longtemps qu’elle n’a pas à bouger de sa place, passant le point sur les plis avec autant de fluidité que possible. Elle adore cette occupation. Purement chorégraphique, elle ne nécessite aucun matériel et elle peut l’interrompre à tout moment. Son œil la dirige et la concentre dans ce point qui navigue à la limite du ciel, une manière de s’y retrouver au moment où son attention se perd.
Un jour, un silence prolongé l’arrache à son exercice. Tous sont tournés vers elle et la regardent avec stupeur. Interrogée, elle ne produit aucune explication. Elle n’a pas de présence d’esprit, c’est bien son problème. L'incident la conduit à constater que ce qu'elle fait n'a rien d'admirable, ni d'utile. Elle a onze ans, n’a pas étudié la perspective et ignore ce que c’est. Elle n’a jamais vu le portrait peint par Piero della Francesca, du profil de cet homme de la Renaissance italienne dont on raconte qu’il se serait entaillé le nez après avoir perdu l’œil gauche, pour obtenir un champ de vision plus large. Elle n’a jamais entendu parler du Grand Verre de Marcel Duchamp, un tableau qui oblige le spectateur à faire le point, à loucher pour observer des formes prises entre deux plaques de verre et donc privées d’un fond opaque et stable. Elle devine que son exercice optique a des connexions complexes avec l’espace qu’elle occupe et dont elle s’absente. Elle préfère ne pas y penser et l’appelle un jeu.
L’histoire s’arrête là. Ce texte s’est volontairement égaré. Il est destiné à accompagner la présence définitive, et discrète, d’une œuvre d’art contemporain dans un lycée.
Lundi , c’est le titre, résulte d’une commande publique d’une sculpture à un artiste avec la construction d’un établissement scolaire, commande qu’on nomme un 1%. Comme toute commande, celle-ci comprenait un certain nombre de contraintes dont une interprétation singulière était attendue. La liberté prise avec des limites clairement posées est exactement ce que l’on peut attendre d’un artiste.
Claude Closky a répondu aux contraintes en les faisant apparaître dans le contexte précis de la commande par une sorte de retournement. Les 1% sont toujours des sculptures, des objets d’art tridimensionnels et non utilitaires, et il a employé pour
Lundi de simples feuilles de papier, le matériau bidimensionnel le plus utilisé au lycée. Le 1% doit être pérenne, l’œuvre doit durer aussi longtemps que le bâtiment, et
Lundi est à la fois fragile, éphémère et permanent. La sculpture est un objet constant, et celle-ci est mise à jour chaque lundi. La sculpture obéit aux règles de l’espace, et
Lundi se règle sur le temps et marque son passage.
Car
Lundi se limite matériellement à cinquante-deux affiches conçues par Closky, une par semaine. Chacune se compose de signes typographiques courants, lettres, ponctuations ou chiffres, que leur répétition dans une disposition inhabituelle et géométrique a rendu méconnaissables. Les cinquante-deux affiches qui se succèdent ne placardent aucun texte, elles sont muettes. Elles ne représentent rien non plus, il n’y a pas de figure qui se détache d’un fond, c’est une trame qui couvre la surface. Les signes qui la composent sont tenus au silence et leur articulation ne veut référer à aucun discours ou modèle. Les symboles de la lecture, matière première de l’enseignement et véhicules ordinaires du sens, sont convertis en motifs décoratifs dont la répétition anime une surface pour elle-même et jusqu’au bord. Ces différentes trames se succèderont au rythme de l’emploi du temps du lycée, hebdomadaire, et leur défilement est confié à ceux auxquels
Lundi se destine : les élèves, ou pendant les vacances les gardiens, qui procèdent au changement tous les lundis. L’affiche de la semaine est chaque fois accessible sur un site, sans autre effet que son apparition à l’écran. L’année se trouve ainsi fragmentée en cinquante-deux surfaces distinctes qui ne disent rien, un calendrier abstrait qui synthétise le passage du temps en semaines, une partition pour les jours.
On est dans un lycée.
Lundi détourne les conventions élémentaires de l’apprentissage - celles auxquelles chacun s’applique pour parler une langue commune - et anéantit temporairement leur usage communicationnel. Non pas que
Lundi en condamne le principe, puisqu’il faut savoir les règles pour pouvoir en jouer. Claude Closky prélève, comme il le fait souvent, des codes existants et en ajourne le sens pour mettre les choses à plat : tout savoir repose sur des constructions à partir d’un certain nombre de croyances. Tout code a besoin d’évoluer pour durer. Ici il métamorphose le b-a ba en réseaux d’arabesques, en rythmes, en séries de lignes, en diagrammes, grilles ou mosaïques, des plus minimalistes aux plus baroques. L’opération, affichée en noir et blanc et au format 176 x 120 cm, est sans mystère et indéchiffrable à la fois. Les signes du langage, distraits de leur charge naturelle, un « message », sont sommés d’exister par d’autres biais. Une fois les automatismes de l’apprentissage mis entre parenthèses, Closky ne nous berce pas d’illusions non plus. Il aurait plutôt tendance à nous en débarrasser.
Lundi active un commutateur du lisible au visible. Ensuite le regard peut se perdre : au lieu de déchiffrer, il divague, au lieu de reconnaître, il cherche. Les constructions de la mémoire ne suffisent plus, les habitudes se déplacent. Le ralenti du trajet des signes souligne que quelque chose nous échappe : à la condition qu’on y pense, les images survivent à leurs interprétations, la distraction mène à la présence d’esprit, l’échec peut conduire à l’invention.
Mais de quoi parlions-nous ?
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